09 novembre 2008

Le style d'Obama

On me demandait l'autre jour ce qui distinguait Obama des hommes politiques afro-américains des Etats-Unis. La première chose qui me vient à l'esprit est que Obama "passe". Dans la langue anglo-américaine, "passer" signifie être accepté par le monde majoritaire, ne pas susciter d'opposition tranchée et immédiate. Donc Obama "passe", tandis que Jesse Jackson, par exemple, ne "passe" pas. D'abord, la langue : cela vous surprendra peut-être, mais un Américain peut aisément reconnaître à l'oreille un de ses compatriotes noirs. Il y a un accent, des tournures, des mots qui sont propres aux Noirs, un "Black English" qui a fait l'objet d'études linguistiques et d'un dictionnaire. Les spécialistes discutent à propos de ses influences linguistiques africaines (par exemple le verbe "être" pour signaler une action : "he be workin' on Mondays").martin_luther_king

Le "Black English" est un peu différent selon les régions, il peut être empreint de l'accent traînant du Sud ou de l'accent gouailleur de Brooklyn, mais il est bien identifiable. Les jeunes élites noires ont souvent perdu cette particularité linguistique (ou bien la résevent au cercle familial et amical), tandis que Obama ne l'a jamais eue. Plus exactement, il raconte dans son autobiographie comment il s'identifia au monde noir américain, jusqu'à pratiquer assidûment le basketball, adopter des expressions noires, etc. Mais il ne parle plus le "Black English" qu'il n'a bien entendu jamais connu par sa famille.11_obama_lg

Une autre chose tient à son style oratoire : Obama s'exprime de manière très posée, très sobre, avec peu d'"effets de manche". Par contraste, le style afro-américain est plus expressif, fleuri, métaphorique et anaphorique, et emprunte beaucoup à l'art oratoire des pasteurs baptistes. Dans les églises noires, l'émotion est sollicitée, bienvenue, et est une manière de se rapprocher de Dieu. La transe est même possible, signe d'une Inspiration divine. La répétition des mêmes mots ou des mêmes phrases (l'anaphore) peut plonger les fidèles dans un état particulier, où le corps, animé d'une vie propre, prie autant que l'esprit.
Au plan du style, Obama n'a donc pas grand chose à voir avec Martin Luther King. L'un est plutôt froid, cérébral ; l'autre lyrique et exalté. L'un contrôle ses émotions et millimètre ses propos ; l'autre laissait aller son inspiration à partir d'un verset biblique, et, sans jamais perdre de vue l'objectif du discours ou du sermon, se lançait dans des improvisations haletantes.

A la limite, Bill Clinton est parfois plus proche du style afro-américain que Obama ; l'ancien président aime à jouer de son accent sudiste, use d'expressions afro-américaines – à tel point que Toni Morrison le considérait comme le premier président noir --, et fait en général plein de clins d'œil au monde noir. Ce qui n'est pas le cas du nouveau président, dont l'hexis corporel rappelle plus John Kennedy.

Posté par Pap Ndiaye à 16:37 - Commentaires [5] - Permalien [#]

Commentaires sur Le style d'Obama

    Obama

    Peut-etre qu'Obama 'passe' car il a su deplacer les lignes par rapport a Jessie Jackson et la communaute noire americaine. Le controle de soi, son expression reflechie et posee tranche avec la culture de revolte et protestation bien comprehensible apres un siecle d'esclavage et un autre de segregation.C'est cette attitude qui a seduit tout le long de cette campagne , additionnee a sa specificite de metis et de travailleur social ayant accede au merite a l'elite intellectuelle de son pays.
    Obama a l'envers donne amabo qui en latin veut dire j'aimerai.

    Posté par Chrisseattle, 10 novembre 2008 à 02:45 | | Répondre
  • Tout à fait d'accord. Joli anagramme pour Obama...

    Posté par pap Ndiaye, 10 novembre 2008 à 20:20 | | Répondre
  • "Racial Barrier Falls". Really?

    Bonjour Pap. J'ai une remarque et une question pour poursuivre le débat. Obama est noir certes. Mais un Noir particulier né d'un couple mixte dont le père n'était pas Africain-Américain. Il a vécu sa jeunesse à l'étranger, puis à Hawaï chez ses grands-parents blancs, avant de rejoindre les meilleures universités de la côte est. Au total, même s'il a consacré une bonne partie de sa vie adulte au travail social dans le South Side de Chicago, il n'est pas totalement noir, au sens où il serait né de parents descendants d'esclaves, élevé dans un quartier noir (que ce soit le ghetto ou pas) et confronté aux défis de la communauté noire américaine. Comme son hexis corporel le montre, il est "un peu blanc" (ce qui fait sa force politique). En revanche, Michelle, sa femme, est plus noire que lui (au sens propre comme au sens figuré, sociologique). D'où ma question, qui ne cherche pas à relativiser l'événement extraordinaire que fut son élection: un "vrai" Noir, en faisant preuve de la même intelligence, du même contrôle sur son langage et ses thématiques de campagne qu'Obama, pouvait-il réussir dans les Etats-Unis des années 2000 ce qu'Obama a réussi? Les Américains l'auraient-ils accepté? Les "barrières raciales" sont-elles vraiment tombées comme le titrait le NY Times?

    Posté par Nicolas, 11 novembre 2008 à 19:18 | | Répondre
  • Bonsoir Nicolas : Bien d'accord avec vous. Dans notre langage francophone, Obama n'est pas seulement métis, mais aussi "mulâtre", c'est-à-dire fils de Noir et de Blanche. C'est tout à fait inhabituel dans le personnel politique américain.
    Pour répondre directement à votre question, il est probable qu'un Afro-Américain au sens classique (plutôt que premier) aurait rencontré des difficultés que Obama n'a pas eues. Impossible de savoir si ces difficultés auraient été irrémédiables. La "ruse de l'histoire", c'est que le premier président noir des Etats-Unis (ou métis, si vous voulez) est un homme qui rassemble, par sa personne, la nation, et échappe aux classements raciaux habituels.

    Posté par pap Ndiaye, 11 novembre 2008 à 19:38 | | Répondre
  • Je pense également que seul un Noir qui ne fut pas identifié comme un "angry Black" pouvait réussir à emporter cette élection.

    J'ai une question: en quoi Jesse Jackson ne "passait" pas? J'ai récemment lu un blog d'un Américain "liberal" anti-Bush qui expliquait qu'il n'aurait pas voté pour Jesse Jackson s'il avait été en lice contre McCain. Pourquoi?

    Posté par Mathieu, 18 novembre 2008 à 20:26 | | Répondre
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