06 novembre 2008

les larmes de Jesse

L'image restera : Jesse Jackson, en larmes, à l'annonce de l'élection d'Obama. Pour beaucoup d'Américains, surtout des Noirs américains mais pas seulement, loin de là, la victoire si nette et si belle d'Obama ne les projette pas d'un coup dans le futur, dans une Amérique qu'ils rêvent plus douce, plus juste. Dans les premiers instants, elle fait surtout surgir les fantômes du passé, elle ressuscite avec une force incroyable les souvenirs, les histoires racontées par les parents, les grands-parents et tous les autres dans le lointain de l'histoire. Ce dont ils parlent spontanément, c'est d'hier plutôt que de demain. Jackson pleurant, c'est le vieux militant qui se rappelle les droits civiques, une vie d'homme consacrée à eux.

Jesse Jackson est né en 1941 dans cette Caroline du Sud corsetée dans la camisole de la ségrégation. Elevé par sa mère adolescente remariée (son père biologique, boxeur professionnel, était parti refaire sa vie ailleurs). Bon élève, il part étudier à l'université d'Illinois avant de revenir, pour des raisons un peu obscures, dans le sud, dans une petite université technique de Caroline du Nord. Puis il part à Chicago suivre des cours de théologie, qu'il abandonne en 1966 pour se consacrer au militantisme (il fut ordonné pasteur en 1968). En 1966, son travail principal consistait à organiser la SCLC (l'association de King) à Chicago, ville dure parmi les dures du point de vue des relations raciales. Puis il repart dans le sud, avec King, fin 1966. Ses qualités de militant sont évidentes, avec ses limites aussi. En tout cas, il est à Memphis le 4 avril 1968 lorsque King est assassiné. En fait, Jackson était au rez-de-chaussée du motel Lorraine, au moment du coup de feu fatal, en fin d'après-midi. Il a ensuite affirmé que King était littéralement mort dans ses bras, ce qui n'est pas exact, pas plus qu'il ne fut la dernière personne à qui le mourant parla. Bref, Jackson a toujours eu une tendance sérieuse à se promouvoir et à exagérer les choses. Il n'empêche qu'il a aussi été un militant énergique et courageux, un orateur charismatique capable d'user de métaphores saisissantes, en même temps qu'un politique légendairement mal organisé (il aurait fait un très mauvais président). Un long portrait biographique de Jackson se trouve dans le New York Times du 29 novembre 1987.Lorraine

Pour revenir à la journée d'hier, ses larmes n'étaient pas feintes : il pensait peut-être à son enfance à l'arrière des bus, à la cour d'école boueuse où il jouait (à côté, l'école des Blancs avait une pelouse), à coup sûr à ses années avec le "docteur King" comme les gens de son âge disent, au motel Lorraine aussi, et puis encore à ses propres tentatives d'obtenir l'investiture démocrate à l'élection présidentielle (1984 et 1988), lorsqu'il essaya, en vain, de construire une coalition de minorités bien trop à gauche pour gagner. Il pensait à l'histoire, et bien d'autres faisaient de même. Ce que nul n'osait imaginer il y a peu, ce que Martin Luther King n'envisageait ni de son vivant, ni de celui de ses enfants, est donc arrivé.

Les paroles d'espoir de King, qui n'y renonce jamais, même dans les moments les plus sombres de sa vie : "Espérons tous que les sombres nuages du préjugé racial seront vite chassés et que le lourd brouillard de l'incompréhension se dissipera sur nos communautés possédées par la peur, de sorte qu'en un lendemain pas trop lointain, les lumineuses étoiles de l'amour et de la fraternité brilleront au-dessus de notre grande nation, dans toute leur scintillante beauté".

Photo : Jackson, King et Abernathy sur le balcon du motel Lorraine, le 4 avril 1968, quelques heures avant l'assassinat de MLK.

Posté par Pap Ndiaye à 12:14 - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires sur les larmes de Jesse

    on parle maintenant de lui comme d'un possible ministre mais on parle de tant d'autres aussi....

    Posté par Silber, 06 novembre 2008 à 16:06 | | Répondre
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