05 novembre 2008

"pourquoi nous trouvons si difficile d'attendre"

Eh bien c'est fait. Obama est président des Etats-Unis (j'écris cela comme pour bien m'en persuader : j'ai eu beau expliquer de multiples fois pourquoi il ne pouvait être battu, le fait de son élection m'emplit de stupeur, d'émotion, de bonheur). Obama est président des Etats-Unis. On a vu ces images proprement incroyables d'une famille noire sur un podium de Chicago. Un président, une "first lady", deux fillettes. Autour de moi, j'étais dans un studio de télévision, les journalistes regardaient, silencieux, médusés.martin_luther_king_son

Il va falloir du temps pour analyser les résultats -- je commence à collecter les données --, pour envisager les conséquences, et ce que cela signifie pour les Américains et les autres. Qui à voté pour quoi, ou, pourquoi : on a des idées, mais on manque encore de données fines. Et puis envisager ce que Obama fera : comment mettra-t-il en oeuvre son programme réformateur ? selon quel calendrier, quelles contraintes, etc.

Mais pour l'instant, il y a ce fait-là. En 1961, année de naissance de Obama, la moitié des Noirs américains ne pouvaient pas voter. Et celui-là : King ne croyait pas à un président noir avant un siècle. Encore celui-là : le président américain est né d'un père musulman kenyan, a passé les premières années de sa vie en Indonésie. Et aussi : Barack Hussein Obama.

Je songeais à un texte de Martin Luther King pour saluer l'élection de cet homme-là. Voici donc un extrait de sa lettre de la prison de Birmingham, écrite au printemps 1963 :

"Depuis des années, j'entends ce mot : "attendez !" Il résonne à mon oreille, comme à celle de chaque Noir, avec une perçante familiarité. Cet "attendez !" a presque toujours signifié : "jamais !" Mais quand vous avez vu des populaces vicieuses lyncher à volonté vos pères et mères, noyer à plaisir vos frères et sœurs ; quand vous avez vu des policiers pleins de haine maudire, frapper, brutaliser et même tuer vos frères et sœurs noirs en toute impunité ; quand vous voyez la grande majorité de vingt millions de Noirs étouffer dans la prison fétide de la pauvreté, au sein d'une société opulente ; quand vous sentez votre langue se nouer et votre voix vous manquer pour tenter d'expliquer à votre petite fille de six ans pourquoi elle ne peut aller au parc d'attractions qui vient de faire l'objet d'une publicité à la télévision ; quand vous voyez les larmes affluer dans ses petits yeux parce qu'un tel parc est fermé aux enfants de couleur ; quand vous voyez les nuages déprimants d'un sentiment d'infériorité se former dans son petit ciel mental ; quand vous la voyez commencer à oblitérer sa petite personnalité en sécrétant inconsciemment une amertume à l'égard des Blancs ; quand vous devez inventer une explication pour votre petit garçon de cinq ans qui vous demande dans son langage pathétique et torturant : "Papa, pourquoi les Blancs sont si méchants avec ceux de couleur ?" ; quand, au cours de vos voyages, vous devez dormir nuit après nuit sur le siège inconfortable de votre voiture parce qu'aucun motel ne vous acceptera ; quand vous êtes humilié jour après jour par des pancartes narquoises : "Blancs", "Noirs" ; quand votre prénom est "négro" et votre nom "mon garçon" (quel que soit votre âge) ou "John" ; quand votre mère et votre femme ne sont jamais appelées respectueusement "Madame" ; quand vous êtes harcelé le jour et hanté la nuit par le fait que vous êtes un nègre, marchant toujours sur la pointe des pieds sans savoir ce qui va vous arriver l'instant d'après, accablé de peur à l'intérieur et de ressentiment à l'extérieur ; quand vous combattez sans cesse le sentiment dévastateur de n'être personne ; alors vous comprenez pourquoi nous trouvons si difficile d'attendre."

Photo : Martin Luther King et l'un de ses fils.


Posté par Pap Ndiaye à 11:30 - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires sur "pourquoi nous trouvons si difficile d'attendre"

    Jesse Jackson

    Les pleurs inextinguibles de Jesse Jackson!

    Les larmes de cet homme presque vieux perdu dans la foule , c'était si beau , c'était peut-être le plus beau.

    Parcequ'il y avait dans ces larmes, dans ces larmes de joie évidemment , dans ces larmes dans lesquelles on ne sentait ni jalousie , ni dépit, toute l'histoire de la longue marche des Africains-Américains et que c'était des larmes tellement humaines , des larmes comme celles que peut verser un père qui voit son fils réussir là où lui a échoué ,qui est fier de son fils et qui peut aussi être fier de lui-même.

    C'est comme si Jessie Jackson constatait que tout avait changé , ou que les conditions étaient réunies enfin pour que les choses puissent changer , et que son combat si difficile , souvent si décourageant trouvait enfin sa récompense .

    Posté par Silber, 05 novembre 2008 à 12:39 | | Répondre
  • "Quelque chose a changé..."

    "Regarde, quelque chose a changé..." La chanson de Barbara prend aujourd'hui tout son sens, et elle résonne cette fois dans le monde entier. Oui, il me semble voir déjà dans les regards, dans les comportements, dans l'allure de ces femmes et ces hommes noirs que j'ai croisés ce matin dans le métro, et qui se tenaient si droits, si fiers d'être ce qu'ils sont, à leur place dans ce monde, que quelque chose a changé. Votre blog me serre la gorge. Oui, c'était prévisible et pourtant oui, on a du mal à croire à ce "rêve", et on en pleure.

    Posté par Judith Pendha, 05 novembre 2008 à 15:05 | | Répondre
  • Vivre l'histoire

    Un grand merci, Pap, encore une fois pour tout ce que ton blog nous a apporté. Je me souviens lorsqu'il y a plusieurs mois, -Obama était simple candidat à l'investiture-, tu m'avais dit; "il sera président."
    Un peu grâce à toi, nous avons traversé l'Atlantique, pour vivre en direct, l'événement à New York. Nous n'avons pas été déçus. Nous avons sillonné, hier, la ville de Wall Street à Harlem, en passant par une école bureau de vote dans un quartier chic de N Y. Journée folle.
    Nous avons été frappé par toute une petite série de petits faits, et je n'en cite que trois, ce vieil homme blanc s'adressant spontanément dans le métro à son voisin noir, lui évoquant leurs espérances communes, la vision des résultats à Harlem devant le quartier général des Démocrates, une foule très mélangée et pas seulement africaine américaine, très calme et très joyeuse et comme toi, cette image télévisuelle à Chicago. Mais j'y juxtaposerai une autre image: à cette partie de la soirée, nous étions chez des New Yorkais de la bonne société. Il y avait là, entre autres, un couple d'un certain âge d'origine juive et apparemment très établi; dans les semaines précédentes, ils étaient partis convaincre des électeurs d'aller voter, successivement dans l'Ohio, puis en Floride. Devant cette image de Barack Obama et sa famille, la femme s'écriait, très émue :"Oh my God, oh my God" et le mari mitraillait l'écran avec son appareil photo, comme s'il avait vingt ans.

    Posté par PhJ, 05 novembre 2008 à 15:12 | | Répondre
  • ah, les amis, les larmes me montent aux yeux à vous lire !
    Je posterai sur Jesse Jackson, ce soir ou demain.

    Posté par Pap Ndiaye, 05 novembre 2008 à 15:32 | | Répondre
  • J'ai ete moi aussi tres emu par les larmes de Jessie Jackson, et par la beaute des visages noirs, submergees par l'emotion et l'importance de cette election historique. Quel bonheur de voir le triomphe de l'intelligence

    Posté par chrisseattle, 05 novembre 2008 à 16:09 | | Répondre
  • Hier soir, les grands sourires de Sasha et Malia Obama ont chassé a jamais "les nuages déprimants du sentiment d'infériorité" qui s'étaient formés dans la tête de la petite Yolanda King...

    Posté par Elsa, 05 novembre 2008 à 21:17 | | Répondre
  • Merci Barak Ndiaye !

    Pendant des mois et des mois, j'ai douté que ce fut possible, comme si l'espoir était à jamais interdit, comme s'il avait fallu prévenir l'horreur de la déception que l'élection de l'autre aurait pu susciter. Et toi, Monsieur Ndiaye qui avais la baraka, tu n'as jamais douté. Et maintenant, je veux te remercier d'avoir trouvé des arguments qui m'ont permis de tenir le coup, des arguments raisonnables et précis. Merci pour ce blog de l'espoir qui fut une petite graine ayant joué son rôle dans la grande récompense à tous les Espérants fous de la terre.

    Posté par Fr. Ocqueteau, 05 novembre 2008 à 21:33 | | Répondre
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