30 octobre 2008
Ca va mieux pour qui ?
On me demandait l'autre jour si la situation des Noirs américains s'est améliorée depuis les années 1960. La réponse est nuancée : tout dépend pour qui. Grosso modo, cela va bien mieux pour certains ; et moins bien pour d'autres.
Commençons par ce qui va mieux : l'essor de la classe moyenne noire grâce à l'affaissement de la ségrégation spatiale et aux programmes d'affirmative action. L'affirmative action a eu pour effet social principal de consolider la classe moyenne noire en lui agrégeant des éléments qui n'étaient pas trop éloignés d'elle. Celle-ci, réduite et fragile dans les années 1960, s'est socialement élargie, est désormais économiquement stabilisée et dispose de ressources politiques notables. Il existe un débat ancien entre sociologues américains à propos de la solidité de cette classe moyenne. Le point de vue plutôt optimiste de William Julius Wilson, à la fin des années 1970, selon lequel la classe moyenne noire était "sauvée", a été contredit par d'autres sociologues qui ont insisté sur le "plafond de verre" dans les entreprises, sur les écarts de revenus entre jeunes diplômés noirs et blancs qui ont recommencé à croître à partir des années 1980, et sur la minceur du capital économique et symbolique de la classe moyenne noire. En dépit de ces nuances, il est incontestable que cette classe moyenne amélioré ses positions sociales. Mais le pari, par cette politique, était que la classe moyenne noire allait jouer un rôle moteur dans le progrès de l'ensemble de la communauté noire. Or ce pari a été perdu.
En effet, l'affirmative action n'a pas réduit la grande pauvreté et l'isolement politique des Noirs des ghettos. Pire même : la dislocation sociale des ghettos américains s'est aggravée au moment même où la classe moyenne noire améliorait sa situation. On a donc assisté à une dissociation forte entre une classe moyenne noire qui, grâce à l'affirmative action, a su profiter de l'ouverture du système économique pour se tailler des situations sociales convenables, et une classe prolétaire noire, l'underclass, catastrophiquement fragilisée par trois phénomènes.
Le premier consista en la baisse des emplois peu qualifiés dans les centre-villes, liée au déplacement des activités manufacturières hors des agglomérations. Les villes ont offert des emplois de plus en plus qualifiés, tandis que les emplois non qualifiés étaient désormais hors d'atteinte géographique pour les jeunes Noirs et Hispaniques déscolarisés. Leur taux de chômage a explosé, ce qui a favorisé l'essor des activités délictueuses et criminelles, en particulier le commerce de la drogue.
Le second phénomène est que les classes moyennes ont quitté les ghettos. Tant qu'elles étaient là, il subsistait encore des institutions viables (écoles, églises, magasins) qui tiraient leur stabilité et leurs revenus de la présence de familles salariées tout en bénéficiant également aux plus pauvres. En outre, pour les enfants, l'existence de personnes à revenu stable, tiré de formes de travail conventionnelles, fournissait une référence sociale. Le tampon social de la classe moyenne du ghetto disparut dans les années 1970. L'isolement croissant de ceux qui restaient a fait que la recherche du travail ouvrier, qui s'appuyait traditionnellement sur des réseaux familiaux et communautaires, est devenue plus difficile encore. Les normes de comportement associées au travail (être à l'heure par exemple) se sont perdues.
Le troisième phénomène est que le nombre de mères seules noires augmenta fortement, ce qui fragilisa économiquement les familles noires en question. En 1940, 18 % des familles noires étaient monoparentales (dirigées par la mère), puis 28 % en 1970, 42 % en 1983, 70 % aujourd'hui (contre 35 % pour les familles blanches). Plusieurs explications sont possibles à un phénomène qui fait l'objet de controverses assez vives. Ce qui est certain est que le taux de chômage des hommes joue un rôle, puisqu'il limite leur capacité à faire vivre une famille. Une autre hypothèse est également discutée : la raréfaction des hommes sur le marché matrimonial. Ceci, en raison de facteurs objectifs (le nombre de jeunes hommes noirs tués ou en prison) et subjectifs : on a noté le faible pourcentage de jeunes hommes noirs qui souhaitent se marier, en supposant que leur grande fragilité économique les rendait très circonspects à l'égard d'un engagement marital. En tout cas, le vivier d'hommes noirs disponibles est bien plus faible que le vivier d'hommes blancs (le taux de mariages mixtes étant de 17 % environ, l'essentiel se joue à l'intérieur des groupes raciaux).
image : photo du film "American Gangster" avec Denzel Washington, qui raconte l'arrivée massive de la drogue à Harlem dans les années 1970.
29 octobre 2008
Devine qui vient dîner ce soir ? un président noir...
Quelques mots d'histoire pour prolonger le précédent post, à propos des lois interdisant les mariages dits mixtes, aux Etats-Unis. Ces interdictions procédaient d'une obsession, celle de la miscegenation, c'est-à-dire le mélange des races, tant on craignait, à l'instar de Gobineau, la contamination raciale de la race supérieure. Cela est évidemment paradoxal, dans la mesure où, pendant l'esclavage, les relations sexuelles par contrainte étaient courantes entre maîtres et femmes esclaves. Les enfants qui naissaient de ces viols étaient des esclaves à peau claire (il pouvait arriver, comme Jefferson sur son lit de mort, qu'on les affranchît, mais c'était rare). C'est la raison pour laquelle, contrairement à ce qu'on pourrait spontanément penser, Gobineau était opposé à l'esclavage : non en raison de principes moraux, mais parce qu'il accélérait, selon lui, le métissage qui lui faisait tant horreur. Comme quoi, il y avait mille et une manières d'être abolitionniste !
Bien avant Gobineau (traduit très rapidement aux Etats-Unis à la fin des années 1850) des lois interdisant les mariages dits "mixtes" existaient dans la plupart des Etats du Sud (dès le 18e siècle pour certains), puis elles se généralisèrent par la suite pour concerner vingt-neuf Etats (en pratique tous ceux dont la population noire dépassait 5 %). Il était laissé à l'appréciation de chaque Etat le soin de déterminer qui était une personne de couleur et qui ne l'était pas. En Caroline du Nord, l'appréciation de la présence de "sang noir" était visuelle, tandis qu'en Virginie voisine, un pourcentage précis était stipulé : en l'occurrence un quart de "sang noir". Chaque Etat ajoutait des précisions plus ou moins baroques : en Arizona, le mariage était tout simplement interdit aux mulâtres, tandis que le Mississippi, le Missouri, l'Oregon et l'Ohio prohibaient le mariage entre Blancs et "Mongols" ; entre Blancs et "Coréens" dans le Dakota du Sud, ces derniers étant remplacés par les "Hindous" en Arizona, par les "Chinois", "Japonais" ou "Philippins" ailleurs ! Dans le cas d'Obama, ses parents se rencontrèrent à l'université d'Hawai, où ils étaient étudiants. C'est là qu'ils se marièrent, parce que l'Etat d'Hawai a une tradition libérale en la matière.
C'est seulement en 1967, comme je l'écrivais, que la Cour suprême légiféra. Cela, à la suite de l'affaire Loving : les époux Loving (femme noire et homme blanc) s'étaient rencontrés en Virginie, où ils vivaient, et s'étaient mariés en 1958 là où ils pouvaient le faire, en l'occurrence à Washington, la capitale fédérale. De retour en Virginie, ils furent arrêtés au motif qu'ils dormaient dans le même lit, et furent rapidement condamnés à un an de prison, révocable s'ils acceptaient de quitter l'Etat. Ils déménagèrent donc à Washington en 1959. Mais ils n'avaient pas renoncé : avec l'aide d'associations et d'Eglises, ils lancèrent des procès contre l'Etat de Virginie. D'appel en appel, la Cour suprême des Etats-Unis fut amenée à se prononcer, et déclara unanimement que la loi virginienne violait la Constitution américaine (le 14e amendement en l'occurrence). On nota par la suite un accroissement remarquable du nombre de mariages "mixtes" dans le pays. En 1967 toujours, le film "Devine qui vient dîner ce soir", avec Sidney Poitier, Katharine Hepburn, Katharine Houghton et Spencer Tracy, raconte l'histoire d'un couple "mixte" qui vient dîner chez les parents de gauche (mais opposés au mariage) de la jeune fille blanche. Un joli film, subtil, merveilleusement en phase avec l'histoire. Dans le cas des grands-parents d'Obama, ceux-ci acceptèrent facilement leur gendre noir. Une famille particulièrement tolérante et humaine, des qualités qui semblent bien avoir été transmises à l'enfant né en 1961.
28 octobre 2008
Noir ou pas Noir ?
Alors, Obama, noir ou pas ? Métis ou pas ? Cette question ne relève pas de la nature, mais de la société, et des imaginaires racialisés propres aux Etats-Unis. Dans ce dernier pays, la bipolarisation noir / blanc est bien plus accentuée qu'en France, à l'exception de la Louisiane, où l'influence française et caribéenne a joué pour introduire des distinctions coloristes intermédiaires comme celle de mulatto. En France, il existe donc la catégorie "métis" qui distingue les personnnes de couleur à peau intermédiaire. Par conséquent, Obama, d'un point de vue américain, et donc du sien propre, est Noir. En France, il serait plutôt considéré comme métis. Les deux points de vue doivent ainsi être replacés dans les contextes sociaux où ils prennent sens.
Obama est noir parce que c'est ainsi qu'il est considéré par une majorité écrasante de la population américaine, et par lui-même. Dans sa magnifique autobiographie, Les Rêves de mon père, il raconte comment son identité noire s'est construite, via différentes expériences sociales, à l'école et à l'université notamment. Cela ne signifie pas qu'il ne soit "que" noir, mais il est noir, entre autres aspects de son identité choisie. Il est aussi américain, de père kenyan, de mère du Kansas, de Chicago, etc. Il refuse, comme beaucoup de Noirs, d'être uniquement assimilé à une apparence noire, même s'il ne s'agit pas pour lui de la nier. De la difficulté qu'il y a à être enfant noir dans un monde blanc (c'était son cas la plupart du temps de retour d'Indonésie) il a fait quelque chose.
Etre noir n'est ni le produit d'une nature, ni celui d'une culture, mais c'est le fruit d'un rapport social. Celui d'être considéré comme tel, et éventuellement de se considérer comme tel. En cela, Obama est noir, mais il serait métis en France, et quasi-blanc en Haïti ou en Afrique. Au Ghana, on demanda à Malcom X, assez clair de peau, pourquoi il était engagé dans le mouvement noir alors qu'il ne l'était pas ! On n'est pas noir partout, mais dans des lieux historiquement situés. Il se trouve qu'Obama est donc noir aux Etats-Unis, pour l'essentiel. Et qu'il sera, du point de vue des Américains, le premier président noir de leur pays. Un président atypique à de multiples titres, lui qui est né d'un père noir et d'une mère blanche, à l'époque où les mariages dits mixtes étaient interdits dans trente Etats des Etats-Unis. Il fallut attendre l'arrêt Loving de 1967 pour interdire l'interdiction. Obama avait six ans.
26 octobre 2008
Obama, candidat des élites ?
La partie des élites américaines la plus soucieuse de l'image des Etats-Unis à l'étranger (des hommes d'affaires des grands groupes mondialisés, des diplomates, des militaires de haut-rang, des chercheurs et professeurs d'université, etc.) porte sur les années écoulées un jugement sévère. Eux savent bien que les Etats-Unis sortent exsangues des années Bush, et que la restauration de leur image sera une entreprise de longue haleine. Ils sont inquiets des répercussions idéologiques, commerciales, politiques et stratégiques des deux guerres engagées en Asie, ainsi que des révélations afférentes : utilisation de la torture, prisons secrètes, bavures militaires, etc. Il est frappant de constater que c'est de ce côté que l'on trouve certaines des appréciations les plus négatives sur la politique américaine. Dès lors, il n'est pas surprenant que ces personnes misent sur Obama pour restaurer l'image de leur pays. Une victoire du Démocrate, espérée par une grande majorité des habitants de la planète, serait saluée universellement, et serait une opération de communication extraordinaire. Voilà que ce pays, si souvent voué aux gémonies, donne une leçon de démocratie en élisant un homme noir ; voilà que le pays de Bush et Cheney est désormais celui de Obama, qui a promis le changement, lui dont l'une des grands mères habite un village du Kenya. De la manière la plus étonnante, les Etats-Unis sont en passe de reprendre la main sur le terrain si important de l'image projetée dans le monde.
Bien entendu, il serait naïf de considérer Obama comme un philanthrope œuvrant pour l'humanité, prêt à engager son pays dans un multilatéralisme débridé. Il est un homme politique, bientôt sans doute un président, attaché aux intérêts de son pays, qu'il ne perdra jamais de vue dans les négociations politiques et commerciales. Mais sa vision des intérêts de son pays n'est pas la même que celle de son prédécesseur, et elle coïncide plus avec les intérêts du reste du monde. C'est déjà beaucoup.
Dès lors, il n'est pas surprenant que les personnes dont nous parlons s'apprêtent à voter pour Obama. Le colossal trésor de guerre de ce dernier n'a pas été seulement alimenté par des petites donations. Mais aussi, plus discrètement, par des hommes d'affaires, des grands groupes, par Hollywood aussi. Obama, candidat des élites ? De celles qui sont les plus en phase avec la mondialisation, très probablement. De ce point de vue, on retrouve la typologie établie par l'historien américain Thomas Ferguson entre les hommes d'affaires qui soutenaient le New Deal de Roosevelt et ceux qui s'y opposaient. D'un côté les représentants des firmes les plus exportatrices ; de l'autre ceux des firmes les plus liées au marché national.
Photo : publicité pour le tourisme à Las Vegas
25 octobre 2008
Le secret d'Obama
Lorsque les commentateurs parlent d'Obama, ils soulignent généralement ses qualités politiques en disant qu'il est un excellent orateur. Il est vrai que la communication avec le public est essentielle pour un homme politique d'envergure, et Obama ne faillit pas à la règle. Cependant, il n'est peut-être pas le meilleur orateur de la vie politique américaine contemporaine. Sur ce terrain, il a encore un maître, en la personne de Bill Clinton. Celui-ci n'est pas né grand tribun. Dans ses jeunes années, Clinton avait la réputation d'être un discoureur interminable, capable d'endormir son audience. Puis il s'est amélioré, a appris à être moins bavard, plus incisif dans ses formules. Et il est vraiment devenu très très bon. Obama est doué, c'est incontestable, et il a une qualité essentielle en la matière : il aime parler devant une audience. Mais il n'est pas encore parfait dans la gestion de ses discours, dans ses tempos. Il galvanise par sa personne, par ce qu'il dit, mais ce n'est pas encore un tribun d'exception. Obama le deviendra sûrement, en tout cas, il a toutes les qualités pour cela. 
Non, ce qui fait d'Obama un politique hors norme, ce sont deux choses : d'abord sa personnalité : un homme noir, dont l'histoire personnelle, le style, ne renvoient pas au monde afro-américain stricto-sensu. Je reviendrai un autre jour sur cette question. L'autre aspect essentiel, souvent minoré, c'est que Obama est le meilleur organisateur de campagne que les Etats-Unis aient connu. C'est un manager qui sait s'entourer de femmes et d'hommes compétents, ce qu'il a fait depuis longtemps. David Axelrod, par exemple, est son stratège depuis qu'il s'est lancé en politique, et les deux hommes se connaissent depuis quinze ans. Il s'intéresse également de près aux questions financières, à l'organisation des équipes de campagne dans chaque Etat. Rien n'est laissé au hasard, tout est planifié à l'avance, d'une manière telle que les concurrents d'Obama, Hillary Clinton pendant les primaires démocrates et McCain aujourd'hui, sont apparus comme de gentils amateurs. L'utilisation d'internet par exemple, a été mise à profit de main de maître pour récolter des fonds et organiser les équipes régionales et locales. L'avantage financier et organisationnel du Démocrate sur le Républicain est tout simplement gigantesque.
Cela lui a permit de devenir dangereux dans des Etats jadis considérés comme sûrs par le Parti républicain. Ainsi de la Virginie, de la Caroline ou de la Floride. En Virginie, Kerry n'avait guère que quatre ou cinq bureaux locaux, histoire de faire plaisir aux militants. Il était hors de question pour lui de dépenser des ressources dans cet Etat. Obama a plus de quarante bureaux locaux, et il a monté une organisation qui fait l'admiration des Républicains virginiens. Même chose en Floride : pendant que McCain avait les yeux tournés ailleurs, les Démocrates ont inscrit 660 000 personnes sur les listes électorales, et se sont organisés, grâce à une multitude de volontaires, pour que ces personnes votent d'ores et déjà, ou aillent voter le 4 novembre.
Le pire, pour les Républicains, est que les Démocrates ont appris d'eux. Car ce sont les Républicains qui dominent dans l'exercice depuis les années 1980. Un historien a même montré que dès 1964, Barry Goldwater avait déjà monté une organisation "grass roots" efficace, même si cela n'avait pas empêché une défaite très nette. Puis les Républicains ont avancé, en structurant leur réseau de petits militants et donneurs, au moment de l'élection de Reagan, en 1980. Rove et les stratèges républicains ont perfectionné le système, qui leur a donné un avantage certain en 2004, en leur permettant de remporter des "swing states" comme l'Ohio. Les Démocrates ont réagi avec retard, même si Clinton, en 1992 et 1996, s'était à peu près hissé au niveau de ses adversaires républicains. Mais Gore et Kerry, peu doués pour l'organisation, avaient été nettement distancés. Obama et Axelrod ont étudié le système républicain avec soin avant de lancer leur campagne, avec le succès que l'on sait.
A ce stade, il est possible de parler de la machine politique la plus sophistiquée, la plus huilée, la mieux financée que la politique américaine ait jamais connue.
Photo : David Axelrod, chef stratège de la campagne Obama.
23 octobre 2008
comment devenir président
Puisque Obama et McCain sont tous deux sénateurs, le futur président sera un ancien sénateur. Voilà une banalité, direz-vous. Mais non ! Depuis Kennedy, aucun président américain n'est directement issu des rangs sénatoriaux ! Johnson était vice-président quand il devint président de manière impromptue ; Nixon avait provisoirement quitté la politique active (depuis son échec à l'élection de gouverneur de Californie en 1962) quand il fut élu en 1968 ; Carter était gouverneur de Géorgie ; Reagan gouverneur de Californie ; Bush senior vice-président ; Clinton gouverneur de l'Arkansas ; Bush gouverneur du Texas. Bref, le Sénat ne constitue plus la voie évidente pour devenir président des Etats-Unis. Le sénat compte nombre de recalés de la présidentielle, comme Kerry en 2004, ou Dole en 1996, ou McGovern en 1972. Ce sont donc les gouverneurs qui tiennent le haut du pavé politique présidentiel, alors que cette fonction est historiquement vue comme moins importante que celle de sénateur.
Une explication à ce phénomène tient à la nature des arguments développés par les aspirants à la Maison Blanche. Ils se présentent généralement comme des hommes de la "vraie" Amérique, qui ont bien l'intention de réformer les mœurs politiques dévoyées de la capitale fédérale. Ce discours populiste a eu beaucoup d'efficacité, et il est encore présent dans la bouche des deux candidats actuels, en dépit de leur installation, ancienne ou récente, à Washington. Faire partie du sérail washingtonien est un désavantage lorsqu'il s'agit de conquérir la Maison Blanche. Il vaut mieux paraître comme un outsider, un gouverneur proche des réalités concrètes, comme se présente aujourd'hui Sarah Palin, gouverneur de l'Alaska. On peut aussi avancer un autre argument : un sénateur est politiquement plus visible et plus exposé, et susceptible de dresser plus d'oppositions dans son parti lors des primaires qu'un gouverneur, parfois obscur (c'était le cas de Clinton en 1992), et dès lors plus consensuel…
Dans la première moitié du 19e siècle, le poste-tremplin pour la présidence était celui de "Secretary of State" (ministre des affaires étrangères). Entre 1801 et 1841, cinq des six présidents avaient préalablement servis comme Secretary of State, Depuis 1841, seul un président occupa cette fonction (Buchanan, président entre 1857 et 1861). Par la suite, quinze présidents servirent préalablement comme sénateurs (pour la plupart pas directement), seize gouverneurs et quatorze vice-présidents. Au 20e siècle, seuls deux sénateurs en fonction furent élus présidents (Harding en 1920 et Kennedy en 1960). Etre ministre, aux Etats-Unis, est un parfait cul-de-sac politique : un ministre américain a très peu de chances de devenir président, contrairement à la France, où les présidents ont tous exercé des fonctions ministérielles avant de s'installer à l'Elysée. Condoleeza Rice et Colin Powell le savaient, et ils n'ont pas cherché à briguer la fonction suprême. Etre sénateur sortant, ce n'est pas l'idéal non plus.
Vous voulez devenir président des Etats-Unis ? Commencez par devenir gouverneur ! C'était globalement vrai jusqu'en 2008. A tous les égards, cette élection est décidément bien inhabituelle…
image : Warren Harding, élu président en 1920, mort en 1923, premier sénateur à passer directement du Sénat à la Maison Blanche. Kennedy suivra en 1960, Obama, sans doute, en 2008.
22 octobre 2008
avant l'heure c'est déjà l'heure
Savez-vous que les Américains peuvent voter par avance dans plus de trente Etats ? Voter par avance signifie que les enveloppes contenant les bulletins de vote sont stockées en lieu sûr, sans être ouvertes avant le 4 novembre au soir. Cette procédure, de même que celle du vote par correspondance, a pour objectif de favoriser la participation électorale. L'élection ayant lieu le premier mardi de novembre, jour de semaine non chômé, il n'est pas toujours facile de trouver le temps de voter, même si les employeurs sont tenus de laisser leurs employés se rendre au bureau de vote. On se souvient qu'il y a quatre ans, des queues interminables purent dissuader certains de voter, ou bien retarder la procédure au-delà de l'heure limite. Bref, voter par avance (c'est le "early ballot") c'est plus sûr ! Cela autorise des choses un peu étranges, pardonnez-moi cette remarque morbide : une personne peut voter, mourir avant le 4 novembre, et son vote comptera, puisqu'il n'est pas possible de s'assurer de la situation biologique d'un tiers de l'électorat ! Comme quoi, les morts peuvent voter légalement aux Etats-Unis…
Il est possible qu'un tiers des électeurs votent ainsi avant le 4 novembre, un pourcentage en hausse par rapport à 2004 (22 %), 2000 (16 %), ce qui témoigne d'une motivation civique évidente. Quels sont les effets possibles du vote par avance ? Logiquement, le vote tend plutôt à favoriser le candidat qui est en tête dans les sondages (qui mesurent l'opinion à un instant T). Mais c'est plus compliqué : d'après le "New York Times", les premiers sondages menés auprès de celles et ceux qui ont voté indiquent certes une tendance en faveur d'Obama dans le Nevada, mais ce n'est pas vrai en Floride, tandis que les électeurs du Colorado semblent divisés. Dans le cas de la Floride, la machine républicaine est bien huilée, et organise le transport des électeurs, particulièrement les personnes âgées (très nombreuses dans cet Etat) vers les bureaux de vote. En revanche, en Caroline du Nord, Obama serait largement en tête, dans des proportions étonnantes. Ce ne sont plus seulement les électeurs âgés qui votent (ce qui favorise en général le Parti républicain), mais des jeunes, des familles avec des jeunes enfants, etc (c'est bien pour les Démocrates).
Un autre effet est que les votes par avance gèlent la décision de l'électeur : quels que soient les événements qui auront lieu d'ici au 4 novembre (révélation sur un candidat, faux-pas spectaculaire, crise majeure, etc.) il ne peut revenir sur sa décision. Cela dessert objectivement McCain, qui est à la traîne. D'où les encouragements de Obama et de ses conseillers à voter dès maintenant là où c'est possible, alors que McCain est très discret là-dessus.
20 octobre 2008
la langue des campagnes
Connaissez-vous les derniers mots de la langue anglaise ? Ils sont formés à partir du nom-racine "Obama", bien sûr ! D'après le Global Language Monitor (www.languagemonitor.com) qui suit l'évolution de la langue anglaise dans le monde, et qui analyse en détail les discours des candidats à l'élection présidentielle, les commentaires sur eux, et les expressions de campagne, on apprend que Obama" a donné naissance à de multiples expressions, parmi lesquelles : "obamamentum" (Obama et momentum, l'élan-Obama), "Obamarama" (panorama Obama), "Obamamania" (pas besoin de traduire), "Obamanomics" (l'économie vue par Obama), etc. Dans le passé, des présidents américains ont aussi servi de support à l'imagination linguistique : Lincolnesque, Nixonesque ou Clintonesque. Du côté de McCain, rien à signaler…
Plus sérieusement, l'analyse des discours des candidats, qui tient compte du nombre de mots utilisés, donne des résultats intéressants. Lors du dernier débat, McCain a utilisé 6 562 mots contre 7 146 pour Obama. McCain a un niveau de discours compréhensible pour un enfant de 12-13 ans (grade level 7) tandis que Obama se fait comprendre d'un adolescent de 14-15 ans (grade level 9). McCain est donc plus facile à comprendre, avec un anglais plus simple, plus élémentaire. C'est peut-être un avantage.
Si on applique la même échelle à d'autres dirigeants politiques du passé et du présent, on obtient, tout en haut de l'affiche intellectuelle, Lincoln (dont on ne soulignera jamais assez les qualités linguistiques et littéraires), accessible à des jeunes gens de 16-17 ans, et tout en bas Ross Perot (candidat indépendant en 1992) et les George Bush père et fils (12-13 ans). Obama se situe au milieu du classement, au voisinage de Nixon, Kennedy et Reagan, tandis que McCain est tout en bas. Le score le plus surprenant est celui de Sarah Palin. Eh oui, Madame Palin a un score de 9,5, très voisin de celui d'Obama (9,3). Cette évaluation ne se fonde pas seulement sur son discours de la convention, écrit d'avance par d'autres qu'elle, mais aussi sur son débat vice-présidentiel, où son niveau de langue apparaissait de prime abord comme médiocre. C'est sans doute que le logiciel ne tient pas compte de la syntaxe et encore moins de la teneur des propos.
19 octobre 2008
On dirait le Sud
Si Obama, sénateur de l'Illinois, est élu, il sera le premier président démocrate non sudiste depuis Kennedy. En effet, Johnson (1964-1968) était texan, Carter (1976-1980) géorgien, et Clinton (1992-2000) était natif et élu de l'Arkansas. Tandis que les candidats démocrates battus (Humphreys, McGovern, Mondale, Dukakis, Kerry) venaient du nord-est ou du middle-west (à l'exception de Gore, issu du Tennessee). Nota bene : le "Sud" correspond à la région où l'esclavage fut massivement pratiqué jusqu'à la guerre de Sécession, et où la ségrégation exista ensuite jusqu'au début des années 1960.
La domination politique des Démocrates du Sud, depuis plus de quarante ans, n'est pas le fruit du hasard. Elle participe d'un phénomène plus large, par lequel, le Sud, jadis politiquement isolé car enfermé dans son système ségrégatif, a gagné en importance politique, mais aussi démographique et économique. Le réveil du Sud a précisément commencé après le mouvement pour les droits civiques et la fin de la ségrégation. Atlanta est devenue une grande métropole, qui a attiré des milliers de nordistes dans des activités de forte valeur ajoutée. Symboliquement, elle accueillit les Jeux olympiques en 1996. Une partie de l'industrie du Nord s'y est délocalisée, pour profiter de la faiblesse syndicale dans la région (en particulier l'industrie automobile américaine, allemande et japonaise). Politiquement, le Sud est resté un bastion conservateur. Entre les années 1880 et les années 1960, il fut politiquement tenu d'une main de fer par les Démocrates. Les Démocrates ? Eh oui, car dans cette région, c'est le Parti démocrate, héritier des anciens esclavagistes, qui était partisan de l'exclusion politique des Noirs. On avait ainsi affaire à un Parti démocrate schizophrénique : dans le Nord, à partir du New Deal, il s'appuyait sur la classe ouvrière et les minorités, en premier lieu les Noirs ; dans le Sud, il les excluait et représentait les intérêts des Blancs les plus racistes. Dans un équilibre délicat, les présidents démocrates comme Roosevelt ou Truman, devaient ménager les élus démocrates sudistes, bien organisés au Congrès, en ne touchant pas à la ségrégation dans leur région, tout en avançant sur d'autres questions.
Lorsque le Parti démocrate s'attaqua sérieusement à la ségrégation, à partir de Kennedy, un réalignement politique majeur s'opéra dans le Sud : les démocrates conservateurs firent défection et passèrent au Parti républicain. C'est désormais lui qui domine la scène politique locale dans les Etats du Sud, en incarnant les thèmes conservateurs et religieux chers à l'électorat blanc de la région, qu'on appelle parfois la "ceinture de la Bible". Il peut arriver qu'un Démocrate, en raison de ses attaches politiques locales (Carter ou Clinton) emporte tel ou tel Etat à l'élection présidentielle, mais cela ne remet pas en cause la règle : le Parti républicain règne en maître dans le Sud. Le Parti démocrate a contre-attaqué en choisissant des candidats plus centristes, relativement conservateurs sur les questions morales et culturelles, et issus de la région concernée. Avec un succès relatif : Clinton par exemple, l'emporta dans son Arkansas, mais nulle part ailleurs dans le Sud profond. Et Gore fut même défait dans son propre Etat du Tennessee en 2000.
On pourrait logiquement penser qu'il en ira de même le 4 novembre prochain, voire que le Sud sera encore plus républicain qu'à l'accoutumée. D'abord parce que le candidat démocrate n'est pas un homme de la région, et également, surtout devrais-je dire, parce qu'il est noir. Dans une région fortement marquée par la question raciale, et où l'électorat se divise entre Blancs républicains et Noirs démocrates, Obama devrait apparaître comme un repoussoir pour les Blancs.
Or il se passe quelque chose de très surprenant : Obama est en mesure de l'emporter dans des Etats comme la Virginie, la Caroline du Nord, et la Floride. Certes, ce sont des Etats limitrophes (Virginie et Caroline) ou bien sociologiquement spécifique (la Floride attire une population agée du Nord, et des migrants de l'espace caribéen). Obama n'a aucune chance dans le Sud profond (Louisiane, Mississippi, Alabama, Caroline du Sud, Géorgie, Arkansas), et dans les Etats limitrophes conservateurs comme le Tennessee ou le Texas. Mais enfin, le Sud bouge politiquement, et c'est une nouvelle tout à fait intéressante. Dans le cas de la Virginie, on voit bien que le nord de cet Etat, dans la région de Washington, penche en faveur de Obama, ainsi que quelques bastions démocrates comme Charlottesville. Tandis que les campagnes restent solidement républicaines. Tout se jouera donc sur la côte, dans la région de Newport et Norfolk, qui peut tomber dans l'escarcelle démocrate. Un autre facteur important est la mobilisation de la population noire, qui représente un quart de l'électorat virginien. Une hausse significative de sa participation électorale est nécessaire à Obama pour espérer l'emporter (c'est une éventualité désormais probable).
La crise économique, encore une fois, vient providentiellement au secours de Obama, en mettant au premier plan les questions où il a l'avantage. Dans le Sud aussi, les inquiétudes relatives aux retraites, aux crédits immobiliers, à l'assurance maladie, sont vives.
Il se passe ainsi de drôles de choses dans la région. On y voit des candidats faire campagne : le Républicain pour défendre des bastions qui menacent de se rendre à l'adversaire ; le Démocrate pour pousser son avantage et faire basculer, dans un grand fracas, des Etats mariés au Grand Old Party depuis quarante ou cinquante ans. On y voit même une chose inconcevable : dans le Mississippi, "Ole Miss", si longtemps lacéré par la violence raciale et où le Klan régna en maître, un candidat démocrate peut l'emporter. Ah, mais c'est un démocrate conservateur, qui ne mentionne jamais le nom de Obama dans ses discours ! On est dans le Mississippi, tout de même, Ma'am.
Image : drapeau officiel du Mississippi (qui comprend les couleurs de l'ancienne Confédération sudiste)
13 octobre 2008
Pourquoi l'avance d'Obama est irrattrapable
L'avance prise par Obama dans les sondages est-elle irrattrapable ? Autrement dit, au vu des données dont on dispose aujourd'hui, Obama est-il presque certain d'être élu ? A trois semaines de l'élection, compte tenu de l'expérience des élections précédentes, la réponse est nettement positive. Il peut naturellement survenir un événement exceptionnel et imprévisible, ou une erreur énorme de Obama, qui rebatte les cartes de l'élection, mais les jeux semblent bien faits aujourd'hui. McCain est trop loin d'Obama pour espérer remonter son handicap et l'emporter. En tout cas, le résultat de l'élection ne dépend plus de lui.
Obama dispose aujourd'hui d'une moyenne de sept points d'avance dans les sondages. Or, depuis que les sondages présidentiels existent, c'est-à-dire 1936, seul un candidat a remonté un tel écart : Reagan en 1980. Lui aussi avait sept ou huit points de retard à trois semaines de l'élection, et il coiffa Carter sur le fil. Ce finish vainqueur s'est opéré aux dépends d'un président sortant empêtré dans des difficultés de politique étrangère.
Presque toujours donc, les sondages indiquent, à ce moment de la campagne, une avance, large ou étroite, pour le futur vainqueur. Certes, les statisticiens ont montré que le candidat en tête voit généralement son avance se réduire dans les derniers jours de la campagne, mais cette réduction n'affecte guère plus d'un quart de l'avance acquise. On peut donc estimer que l'avance d'Obama se réduira, mais pas plus de deux, voir trois points, et qu'il l'emportera avec environ quatre points d'avance. Selon la répartition des votes, cette avance peut se traduire en victoire large ou étroite : Obama peut l'emporter très largement en Californie et perdre de justesse en Virginie avec le même nombre de voix que s'il l'emportait moins largement dans le premier Etat et de justesse dans le second. Mais cette avance de quatre points, quelle que soit la répartition vraisemblable des votes, lui garantit une majorité de grands électeurs.
Il faudrait donc, pour que McCain l'emporte, que des portions importantes de l'électorat bascule en sa faveur. Or, plus le temps passe, plus les choix des électeurs s'affermissent, et moins ils sont susceptibles de changer d'avis. Les débats ne changent rien à cela, pas plus que les arguments échangés par les candidats, qui tendent à affermir les choix déjà opérés. Le sort de la campagne n'est donc plus dans les mains de McCain, qui ne peut qu'espérer un faux-pas de son adversaire ou le débarquement des martiens. Cela explique l'apparence de bateau sans gouvernail que donne la campagne républicaine : des coups de barre incessants, des discours contradictoires, un mélange de fébrilité et de passivité que l'on n'avait pas connu, côté républicain, depuis 1996.
La défaite qui se profile, les stratèges républicains la savent, la ruminent mezzo voce. McCain aussi, ou peut-être son inconscient : lorsqu'il explique (c'est tout à son honneur) à une foule républicaine en colère que Obama serait un président honorable et décent, cela ressemble fort à un "concession speech", le discours de félicitations au vainqueur que l'on tient dans la nuit lugubre de la défaite.
Photo : George Gallup (1901-1984), l'inventeur des sondages politiques modernes, en couverture de "Time Magazine" en 1948.
