02 octobre 2008

les banlieues au centre de la bataille

En dépit de leur affrontement âpre lors des primaires démocrates, Hillary Clinton et Barack Obama partagent bien des points communs. Les différences entre leurs programmes, quoique réelles, ne sont pas énormes, et, surtout, Obama s'inscrit assez nettement dans la voie ouverte par Bill Clinton, celle d'un recentrage du Parti démocrate, qui a clairement tourné la page des années du "libéralisme" (au sens américain du terme, c'est-à-dire d'un parti promouvant l'action redistributrice de l'Etat dans le domaine socioéconomique). Bref, Obama, comme les Clinton, est un politique centriste, "like it or not". Pour comprendre ce positionnement, il est utile de revenir aux années Clinton et à la transformation du Parti démocrate.

Les Etats-Unis sont un pays de banlieues. Depuis le recensement de 1990, plus de 50% des Américains vivent dans les banlieues, contre un quart en 1950 et un tiers en 1960. 14 états ont une population très majoritairement banlieusarde, dont 6 des 10 Etats les plus peuplés (Californie, Pennsylvanie, Ohio, Michigan, Floride, New Jersey). 5 des 6 villes ayant connu la croissance démographique la plus forte ces dix dernières années ont des banlieues plus peuplées que leurs centre-villes. A l'Amérique urbaine a succédé une Amérique suburbaine : de ce fait, la ville n'est plus un enjeu politique majeur.denver_suburbs

Or le vote des villes n'a guère changé depuis les années 1960 : les démocrates restent politiquement majoritaires, et leur avance a même tendance à s'accroître. Tandis que le vote des campagnes est resté largement républicain. L'évolution décisive est donc venue des banlieues, qui ont accru leur poids démographique et donc politique, et qui sont également devenues de plus en plus républicaines. En 1988, lorsque les banlieues comptaient pour 48% du corps électoral, George Bush obtint 28 % des voix contre 20 % à Michael Dukakis. Ce dernier l'emporta aisément dans les villes, mais cela ne fut pas suffisant. L'avance prise par Bush dans les banlieues suffit à lui assurer la victoire. Désormais, une élection se gagne ou se perd dans les banlieues, et les grandes villes sont devenues politiquement secondaires. Un seul exemple caractéristique : celui du Michigan et de Detroit, la plus grande ville de cet Etat. En 1960, Detroit totalisait 22 % des électeurs du Michigan, et votait démocrate à 71%. En 1988, la capitale déchue de l’automobile accordait 85% de ses suffrages aux Démocrates, mais elle ne représentait plus que 8 % des électeurs de l’Etat. Aujourd'hui, les pourcentages sont respectivement de 6 % et 88 %. Alors que parallèlement, ses banlieues votaient à 60% républicain, et totalisaient 30 % des électeurs du Michigan. Les Républicains ont emporté l’Etat en 1988. Los Angeles et la Californie, Chicago et l’Illinois, Cleveland et l’Ohio, Atlanta et la Georgie, la Nouvelle-Orléans et la Louisiane, Baltimore et le Maryland, etc., sont dans la même situation.
La rivalité politique entre villes démocrates et banlieues républicaines a tourné à l'avantage de ces dernières. Bill Clinton l'a bien compris. Il savait que la guerre ne se gagne plus au centre-ville. Dans l'ensemble, les candidats battent la campagne dans les banlieues, rarement en centre-ville. L'élection américaine se joue autour des centres commerciaux des banlieues de Columbus, Pittsburgh et Orlando.

Or, du point de vue des programmes politiques, les aspirations des villes sont en contradiction complète avec celles des banlieues. Contrairement à la France où la banlieue accueille notamment la population défavorisée, les banlieues américaines regroupent pour l'essentiel le vaste ensemble des classes moyennes, de tous ceux qui peuvent consommer au-delà du minimum vital, qui peuvent payer des impôts, et qui sont généralement propriétaires de leurs maisons. Les classes moyennes sont individualistes : leur culte de la voiture, des loisirs privés, leur méfiance à l'égard des centre-villes perçus comme dangereux, leur volonté de s'administrer eux-mêmes et de ne dépendre en aucune façon des centres, les rend enclines à tenir un discours fiscalement conservateur. A l'inverse, les classes dévavorisées des villes ont tout intérêt à un renforcement de l'action étatique dans les villes, et à une augmentation des impôts.
En 1984, le candidat démocrate Walter Mondale plaçait au cœur de son programme une augmentation générale des impôts, ce qui n'a pas plu aux classes moyennes, qui ne veulent pas payer pour les pauvres. Mondale, dernier candidat démocrate à l'ancienne, s'est fait battre par Reagan. Ce fut la première grande leçon retenue par Clinton : ne jamais proposer d'augmenter la pression fiscale, sauf de manière très sélective pour quelques groupes bien précis (les 2% les plus riches). De même en 1988 Dukakis, pourtant centriste, proposait-il un grand programme d'assistance pour les plus démunis : il fut battu. C'est l'autre leçon apprise par Clinton : ne pas proposer de programme social visant une catégorie sociale précise, mais proposer des investissements de l'Etat qui concernent toute la population, y compris les classes moyennes. Par exemple l'amélioration du réseau routier ou un nouveau système de santé. Les classes moyennes des banlieues ne sont donc pas farouchement contre l'action de l'Etat. Elles souhaitent plutôt des public-works spendings (dépenses infrastructurelles d'intérêt général) que des social-welfare spendings (dépenses d'aide sociale). Il existe ainsi un créneau politique pour un candidat proposant non des "dépenses" mais des "investissements", financés par une pression fiscale accrue sur les très riches. C'était le programme de Bill Clinton, c'est aussi celui d'Obama.L'un comme l'autre proposent une augmentation des impôts très sélective, et des dépenses non sélectives.
Ce programme est point pour point à l'opposé des besoins des villes, qui ont besoin d'un accroissement général de la pression fiscale, et de dépenses sélectives visant les plus démunis. La pauvreté, les problèmes de logement, de couverture sociale, ne peuvent être attaqués sans argent, c'est-à-dire sans programmes sociaux qui redistribuent l'argent des contribuables solvables - les banlieusards - vers leurs compatriotes qui ne le sont pas - les urbains.

Le retour de l'Etat qui semble se dessiner aujourd'hui, à la faveur de la crise, ne s'opère pas en faveur des plus pauvres. La garantie des dépôts bancaires et des plans d'épargne retraite est plutôt destinée aux classes moyennes. Une fraction de celle-ci se trouve tout de même très menacée par la crise des subprimes, ces crédits immobiliers risqués et coûteux. Obama s'est adressé à elle, contrairement à McCain qui n'a parlé, vaguement, que de réductions d'impôts bien hypothétiques au vu de l'état des finances publiques. Mais le monde des plus pauvres est aujourd'hui politiquement abandonné par les Démocrates. En cela, Obama est bien l'héritier des Clinton, plutôt que d'un Kennedy, auquel il est souvent comparé.

Photographie : banlieue de Denver (Colorado)

Posté par Pap Ndiaye à 21:53 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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