29 septembre 2008

L'économie au service des Démocrates

Si le déplacement de la campagne électorale vers les questions économiques avantage Obama, ce n'est pas seulement parce que le candidat démocrate est personnellement plus à l'aise que son concurrent républicain pour en traiter (ce dernier a candidement avoué son ignorance de l'économie). C'est aussi parce que le Parti républicain, depuis une vingtaine d'années, a délaissé l'économie pour se recentrer sur les questions culturelles et "sociétales" où il pense avoir l'avantage idéologique (les Républicains manquent aujourd'hui cruellement d'économistes sérieux). Un livre récent du journaliste américain Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite ? (éditions Agone, 2008), aide à comprendre ce qui est en jeu. Ecrit d'une plume alerte, le livre pose une question fondamentale : pourquoi les plus pauvres des régions les plus pauvres des Etats-Unis, quand ils votent, votent pour le Parti républicain, à rebours de leur intérêt de classe ? Pour y répondre, Frank s'est penché sur le cas du Kansas, autrefois connu pour son radicalisme politique, qui est devenu un bastion républicain. Frank est un journaliste engagé qui ne fait pas mystère de son opposition virulente aux conservateurs républicains, tout en fustigeant aussi les Démocrates pour avoir abandonné les pauvres à leur sort.

Depression
célèbre photographie de Dorothea Lange, "la mère migrante", 
prise pendant la Grande Dépression en 1936.

L'auteur procède par entretiens et enquête journalistique : les questions qu'il pose sur la société et la politique américaine font l'objet de travaux historiens depuis quinze ans, visant à prendre au sérieux le conservatisme et son ancrage social, autrement dit à ne pas le considérer comme un résidu historique attendant d'être balayé par un progrès inéluctable. Thomas Frank mène une enquête contemporaine, et offre un coup de sonde assez passionnant sur ce qui se passe dans l'Amérique profonde. Il argue que la politique américaine se joue sur des questions culturelles, qui se sont imposées de telle manière que le "mariage homosexuel", par exemple, ou bien le port d'armes, comptent plus dans les motifs de vote que l'accès aux soins médicaux ou le salaire minimum. La victoire politique du Parti républicain est d'avoir imposé ces questions, qui aboutissent à ce que des travailleurs "applaudissent au moment d'offrir une victoire écrasante à un candidat dont la politique fera disparaître leur mode de vie, transformera leur région en ceinture de rouille et leur portera des coups dont ils ne se relèveront jamais

Un article tout récent du New York Times (http://www.nytimes.com/2008/09/29/us/politics/29labor.html) va dans la même direction : il montre comment des travailleurs syndiqués du Wisconsin, en principe tout acquis à Obama, hésitent à voter pour lui, parce qu'ils le soupçonnent d'être partisan d'un contrôle renforcé des armes à feu, de vouloir favoriser l'avortement, ou d'être un musulman caché. Ceci, alors que ces gens sont au chômage ou en passe de l'être, que leur couverture médicale est très réduite, etc. et qu'ils ont objectivement intérêt à voter pour le Démocrate.

L'effort principal des Démocrates consiste donc à placer le centre de la campagne sur le terrain économique. C'est ce qu'avait déjà fait Clinton en 1992, alors que le Parti républicain n'était pas encore dominé par l'aile fondamentaliste, qui s'imposa progressivement à partir de la seconde moitié des années 1990. Le camp ultra-conservateur ne parvint pas à imposer son candidat en 1996, puisque lors des primaires républicaines, Bob Dole, un Républicain modéré à l'ancienne, l'emporta sur Pat Buchanan et Steve Forbes, mais il emporta la décision en 2000 avec George W. Bush. Al Gore et John Kerry ne parvinrent pas à imposer un agenda socio-économique, et le soutien des "petits Blancs" du Kansas, du Wisconsin et d'ailleurs leur fit défaut.

Si McCain est aujourd'hui en grande difficulté, c'est parce que la crise économique impose son ordre du jour ; elle force les candidats à ne parler que de cela, et, dans le même mouvement, marginalise Sarah Palin qui n'a qu'une seule corde à son arc fondamentaliste. l'Alaskienne a pratiquement disparu de la circulation, elle qui faisait encore la "une" des journaux il y a trois semaines. Les conservateurs s'interrogent, s'inquiètent, et sentent le sol se dérober sous leur pieds. Tout se passe comme si le cycle républicain conservateur touchait à sa fin.

Posté par Pap Ndiaye à 23:35 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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